• Les coulisses d'une passion  Les coulisses d'une passion

     

    En 1945, avec la fin de la guerre, l’auteur de "L’Étranger" doit renoncer à l’amour de sa vie, l’actrice Maria Casarès. Mais ce n’est que le premier acte d’une idylle restée dans l’ombre.


    En ce dimanche de mars 1944, à Paris,
    Albert Camus fait une lecture de sa pièce, "Le Malentendu", à la troupe qui va l’interpréter. Le romancier de 30 ans, auréolé du succès de "L’Étranger", lit lentement, d’une voix sourde et magnétique. Grave et fébrile, les yeux mi-clos, il ressemble à Humphrey Bogart. Une comédienne de 21 ans le dévore des yeux.
    Maria Casarès l’a croisé une fois sans lui parler, mais elle se souvient de lui. Des années plus tard, elle écrira dans son autobiographie que, ce jour-là, elle a ressenti d’emblée "l’inévitable instinct de conq
    uête". Elle lui trouve un "visage altier sans fatuité", une "formidable présence" et surtout "la vulnérabilité doublée de force que donne l’exil". Elle sait que l’écrivain a quitté à regret son Algérie natale, tout comme elle a été arrachée à son Espagne, pour fuir le franquisme.

     

    L’irrésistible attraction de deux insoumis

    Albert Camus aussi la regarde et déjà la convoite. Elle vient de tourner dans Les Enfants du paradis, de Marcel Carné. Son regard de braise et sa voix rauque n’ont pas encore passé la rampe, mais son charisme foudroie le futur Prix Nobel. Le 6 juin 1944, alors que les Alliés débarquent, Albert et Maria deviennent amants.

    L’un et l’autre ignorent encore que commence la grande passion de leur vie, qui ne s’éteindra qu’avec la mort de Camus, en 1960. Tout, pourtant, la condamne : leur âge, leur carrière, leur donjuanisme, mais surtout le mariage de Camus ! En décembre 1940, il a épousé Francine, une pianiste et mathématicienne algéroise.

    Séducteur impénitent, Camus croit pourtant au mariage. Un premier échec avec une starlette ne l’a pas découragé: à peine divorcé, il a épousé Francine, qu’il n’envisagera jamais de quitter. L’époque est à l’amour libre. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir prônent l’infidélité.

    Camus, lui, n’ébauche aucune théorie. Il suit les méandres de son coeur avec un fatalisme teinté de mélancolie : "On s’obstine à confondre le mariage et l’amour d’une part, le bonheur et l’amour d’autre part. Mais il n’y a rien de commun. C’est pour cela qu’il arrive, l’absence d’amour étant plus fréquente que l’amour, que les mariages soient heureux." Le sien l’aura-t-il été ? Par intermittence peut-être…

    En 1944, Albert et Maria font le serment de se séparer dès le retour de la paix… et de Francine. Le moment venu, Camus n’en supporte pas l’idée et lui propose de fuir au Mexique. Tout abandonner, une fois encore ? Maria hésite. Mais le rêve se brise lorsque Francine découvre sa grossesse. Informée, Maria ne fait ni scène ni reproche à Camus, mais elle le quitte sur-le-champ. Drapés dans leur orgueil, ils cachent leur immense chagrin et s’évitent soigneusement.

     

    L’unique soleil du "fidèle infidèle"

    La naissance de ses jumeaux distrait un temps l’écrivain qui peine sur son nouveau roman, "La Peste". Il sort beaucoup, s’étourdit dans les boîtes de jazz où joue Boris Vian et multiplie les liaisons. Maria, elle, devient une actrice reconnue et courtisée.

    Elle dort peu, boit trop et joue avec les hommes. En 1947, le succès propulse leur carrière: lui avec "La Peste", elle avec "La Chartreuse de Parme", film de Christian-Jaque où elle partage l’affiche avec Gérard Philippe. Maria est fiancée à l’acteur Jean Servais. L’idylle des amants terribles semble bien appartenir au passé…

    Pourtant, il suffit d’une rencontre fortuite pour réveiller le volcan à peine endormi. Le 18 juin 1948, ils se croisent sur le boulevard Saint-Germain. Ils ne se quitteront plus. Maria, que Camus surnomme "l’Unique", reste l’indétrônable soleil de sa galaxie amoureuse, même si d’autres étoiles la traversent. Elle accepte ce "fidèle infidèle", qu’elle soutient en toutes circonstances. Un véritable sacerdoce, tant Camus est tourmenté.

    L’auteur de "L’Homme révolté" ne cesse de se dresser contre l’injustice et la misère qu’il a lui-même connues dans son enfance. Il lutte contre l’angoisse que lui inspirent la précarité et l’absurdité de l’existence, à commencer par la sienne, menacée par la tuberculose depuis l’adolescence.

    Résistant de la première heure, il fustige tous les totalitarismes, y compris le communisme, quitte à se fâcher avec Sartre. Déjà isolé par ces coteries, il connaît de nouvelles inimitiés par sa position "ni pour, ni contre" l’indépendance de l’Algérie. En 1957, son prix Nobel attise les jalousies… À chaque revers, l’amour de Maria lui insuffle force et courage. Il adore cette femme solaire, pleine de santé et de vitalité.

    Le 4 janvier 1960, Albert Camus meurt dans un accident de voiture sur la RN5 qui le ramène à Paris, vers Maria. Le 30 décembre, il lui avait envoyé ce message: "Que la vie rejaillisse en toi pendant toute l’année te donnant le cher visage que j’aime depuis tant d’années (mais je l’aime soucieux et de toutes les manières). […] À bientôt, ma superbe. Je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant."


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