• Esclavage en Guadeloupe

    Esclavage en Guadeloupe

     Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre

    Après la France et les États-Unis, la Caraïbe se dote du Mémorial ACTe, espace mémoriel sur l'esclavage. Situé à Pointe-à-Pitre cet immense édifice rend hommage aux millions de victimes des quatre siècles de traite négrières. Retour sur ces événements tragiques dans les Antilles.

    Le granit noir scintille de millions d'éclats de quartz. Chaque reflet représente une victime d'une tragédie longtemps effacée. Le 10 mai, journée nationale commémorant l'abolition de l'esclavage, François Hollande a inauguré, à Pointe-à-Pitre, le Mémorial ACTe, bâtiment de 240 mètres de long qui se présente comme un « centre caribéen d'expression et de mémoire de la traite de l’esclavage ». Tous guadeloupéens, les architectes Jean-Michel Mocka-Célestine, Pascal Berthelot, Michel Marron et Fabien Doré ainsi que 300 ouvriers ont été nécessaires à son édification. Dos à cette mer vermeille qui vit passer tant de navires négriers, le président de la République insiste sur l'importance du site choisi : l'ancienne usine Darboussier « où des générations de Guadeloupéens ont travaillé pour l'industrie sucrière ». « Il nous vient des outre-mer la démonstration que les différences s'entrelacent et partagent un même destin », déclare le chef de l'État. Et ce depuis le XVème siècle...

    Sous la forme d'une statuette, le premier Européen à arriver à Karukera, le 4 novembre 1493, accueille les visiteurs de la première salle du musée. Ce n'est autre que le navigateur Christophe Colomb qui a baptisé cette île « Guadalupe » du nom du monastère espagnol de Santa Maria de Guadalupe. L'absence de mine d'or permet aux indiens caraïbes qui l'occupent de rester libres, à la différence des Grandes Antilles. À la fin de 1511, le dominicain Montesinos dénonce les abus que subissent les habitants d'Hispaniolia – aujourd'hui Haïti et la République Dominicaine. À l'initiative d'un autre dominicain, Bartolomé de Las Casas. Charles Quint réuni, entre août 1550 et mai 1551 un conseil d'experts pour débattre du sujet. C'est la fameuse « controverse de Valladolid , Sepúlveda y défend la théorie d'Aristote selon laquelle il existerait « des peuples esclaves par nature ». Il est opposé à Las Casas, ardent défenseur des Amérindiens avec son traité Trente propositions juridiques. Un splendide exemplaire de 1553 est exposé au Mémorial. Mais Sepúlveda gagne l'argumentaire grâce à son traité Des causes d'une juste guerre contre les indiens. Les mauvais traitements ne cessent donc pas.

    Malgré les protestations de La Boétie – Discours de la servitude volontaire – et de Montaigne, la France se lance à son tour dans l'exploitation des populations autochtones. En 1626, Louis XIII justifie la colonisation par « l'évangélisation des sauvages ». Mais l'exploitation d'une main-d'œuvre gratuite en est la vraie raison. Richelieu crée la Compagnie des îles d'Amérique en 1635 afin de développer la culture du tabac dans les Antilles. Trente ans plus tard, Louis XIV décide d'y implanter la canne à sucre. Ce qui entraînera l'essor de la traite négrière transatlantique...

    Depuis de longs siècles déjà, les esclaves étaient razziés en Afrique noire avant d'être déportés à travers le Sahara vers le monde musulmans . En 1674, les Anglais et les français s'invitent dans ce funeste trafic. Il disputent aux Hollandais le transport des travailleurs forcés de la côte africaine aux Amériques. À Nantes, L Rochelle ou Bordeaux sont armés des navires remplis de marchandises diverses, tissus, armes, alcool, etc. Elles seront échangées, an Afrique occidentale, auprès des potentats locaux, contre du « bois d'ébène » comme l'on qualifie alors les esclaves, hommes ou femmes capturés à la faveur des guerres tribales, à moins qu'ils ne s'agissent de prisonniers pour dettes ou de délinquants. Les principales destinations de ces captifs sont la Jamaïque, la Martinique, la Guadeloupe et la Barbade. Pour contribuer au financement du château de Versailles, Louis XIV fonde la Compagnie du Sénégal. Au total 254000 Noirs seront contraints à l'exil vers les Antilles françaises. Plus largement, les historiens estiment que 13 millions de personnes ont été déportées vers les Amériques ou ont fini dans les flots du « passage du milieu ».

    Face à ces chiffres terribles, pouvant enflammer les esprits, Victorin Lurel, député et président de la région Guadeloupe, prône l'apaisement : « Il n'est pas question de dédommager les descendants d'esclaves. Nous sommes pour la réconciliation. » Ce qui ne veut pas dire amnésie. Comme l'illustre symboliquement L'Arbre de l'oubli, œuvre de l'artiste contemporain Pascale Marthine Tayou. Et bien plus encore toutes ces chaînes d'esclaves à quatre colliers, fouets et autres objets de tortures et de répression.

     

    Esclavage en Guadeloupe

    Chaînes d'esclaves à quatre colliers

     

     Dans une vitrine, trône le Code noir, manuel français régissant depuis 1687 l’existence des esclaves des îles françaises d'Amérique. Car dès le XVIIème siècle, la Guadeloupe et la Martinique sont bien sous l'autorité du roi de France. Ces îles intéressent aussi la Couronne britannique qui essaiera vainement de s'en emparer à plusieurs reprises. Elle y parviendra enfin en 1759 et les tiendra jusqu'au traité de Paris quatre ans après. La Guadeloupe revient alors aux Français. Le Code noir devient les « tables de la loi » esclavagiste.Cet ensemble de textes juridiques stipule notamment que les travailleurs sont des « biens meubles », pouvant ainsi être achetés, vendus, donnés ou saisis. Leur statut se situe entre celui des choses et des domestiques. Pour le philosophe Louis Sala-Molins, spécialiste du sujet, le Code noir sert à affirmer « la souveraineté de l'État dans ces terres lointaines. Pour atteindre son but, il faut prioritairement conditionner l'outil esclave ». Malgré les abus de certains maîtres, peu de révolte éclatent. Parmi elles, on note celle des 11 et 12 avril 1790 en Guadeloupe. Le tribunal de Pointe-à-Pitre l'un de ses instigateurs, Jean-Louis – les esclaves n'ont pas de patronymes. Il doit être « pendu et étranglé jusqu'à ce que mort s'en suive sur la place publique : ce fait, sa tête est séparée de son corps et attachée pour y rester à toujours sur un poteau de six mètres, son corps jeté dans un bûcher allumé et ses cendres jetées au vent ». Des prisons sont édifiées pour les moins dociles des esclaves. Il en subsistent une, à Petit-Canal, en bord de mer, dans l'arrondissement de Pointe-à-Pitre. Un figuier maudit a poussé dans les ruines, envahissant poursuivant le travail de destruction des murs. « L'édifice et l'arbre ont été classés monuments historiques en 1991 », raconte Laurence Maquiaba, qui guident les touristes souhaitant aller au-delà, pendant quelques heures, de la jolie carte postale tropicale.

     

    Esclavage en Guadeloupe

    L'ancienne prison de Petit-Canal est habitée par un figuier étrangleur

     

    C'est en vertu des droits naturels que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen entraîne la première abolition de l'esclavage au monde : celle de la Guadeloupe. Le 16 pluviôse an II (4 février 1794), la Convention vote le décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises sans indemnisation des propriétaires. Les affranchis obtiennent la nationalité française. Pourtant, l'espoir d'une vie nouvelle est de courte durée. Le décret n'est pas appliqué partout, notamment à La Réunion et en Martinique. En 1802, Bonaparte rétablit l'esclavage. Des officiers noirs, entrés dans l'armée après l'abolition, se révoltent. Le Premier consul envoie quatre milles hommes sous la direction du général Richepance afin de mater la rébellion. Louis Delgres, « libre de couleur » - Noir ou bien mulâtre non esclave -, devient chef des insurgés. Vaincus, ses trois cents compagnons et lui-même se suicident à l'explosif, fidèles à leur devise : « Vivre libre ou mourir ». La répression aura fait plus de quatre mille victimes...

    Enfin, après la chute de la Monarchie de Louis-Philippe, le gouvernement provisoire de la seconde République, à l'instigation du journaliste Victor Schœlcher, décrête le 4 mars 1848 que « nulle terre française ne peut plus porter esclaves ». La promulgation de l'abolition est effective le 27 mai. Pour Therry L'Estang, chef de projet scientifique et culturel de Mémorial ACTe, le mot d'ordre est alors : « Oubliez votre négritude, vos tams-tams, ce qui fait de vous des Nègres, et intégrez-vous ! » En mars 1946 , les Antilles françaises deviennent départements d'outree-mer en 1982. La région Guadeloupe est créée. Il faudra attendre plus de trois décennies pour que l'État mette sur pied ce projet de Mémorial ACTe qui accueille en son sein le « poto mitan », arbre totémique en métal de 18 mètres, plus de 500 objets patrimoniaux, 25 œuvres contemporaines, et presque 8000 arbres généalogiques de familles guadeloupéennes. Une passerelle de près de 250 mètres de long relie le bâtiment au Morne Mémoire, jardin où l'esclave trouvait un peu de paix. En somme, un passage entre terre et ciel. Entre futur et passé...

     

    Esclavage en Guadeloupe

     Plaque commémorative aux Abymes

     

    http://www.memorial-acte.fr

    Article tiré de Point de Vue


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